LETTRE DE BALTHAZAR (4)
de Mindelo (île de Sao Vicente, archipel du Cap Vert)
à Salvador de Bahia (Brésil)
du Mercredi 8 Octobre au Mercredi 22 Octobre 2008
16°10’N 25°24’W. Nous filons entre 7 et 8 nœuds cap au Sud ce Mercredi poussés par un Harmattan d’ENE de 15 à 20 noeuds. Ce vent chaud venant d’Afrique règne depuis quelques jours, réduisant la visibilité à quelques milles et amenant une poussière rouge très fine qui s’est déposée légèrement sur le bateau. Il fait 30°C dehors et à l’intérieur du bateau mais la chaleur commence à céder alors que la nuit équatoriale tombe déjà bien qu’il ne soit que 18h30 (TU-1). L’étrave de Balthazar fait régulièrement décoller des escadrilles de poissons volants qui s’éloignent comme une volée de moineaux au ras des flots. Tout à l’heure nous marchions à 8,5 nœuds sous Grand Voile et gennaker mais l’Harmattan a fraîchi et il a fallu emmagasiner ce dernier pour le remplacer par le génois plus petit, 82 m² quand même, mais plus robuste. Ces dames ont terminé leur scrabble et un fumet agréable envahit le carré : Mimiche nous prépare un poulet au coco.
Ce matin nous appareillions du port de Mindelo à 11 heures après avoir fait les dernières courses et le plein de gasoil dans le port commercial entre un remorqueur et un pétrolier. Pour la première fois dans ma carrière de marin les capverdiens sympathiques qui officient me remettent, à ma surprise, un échantillon plombé du gasoil transféré, garantissant ainsi sa qualité. Je suppose que c’est une procédure en vigueur dans la marine marchande, Maurice me le confirmera sans doute, que l’on aimerait bien avoir dans nos marinas, dont certaines délivrent parfois du gasoil contaminé (eau et bactéries).
Nous avons passé trois jours tranquilles à Mindelo, ville d’environ 50.000 habitants, deuxième ville de l’archipel. L’île de Sao Vicente découverte par les navigateurs portugais le jour de la Saint Vincent (22 Janvier) 1462, volcanique et semi désertique, est restée pratiquement inhabitée jusqu’en 1838 date à laquelle l’excellent abri de sa rade de Porto Grande fut mis à profit pour y établir une importante station de ravitaillement de charbon pour les vapeurs qui se rendaient en Afrique, aux Indes, en Asie ou en Amérique du Sud. En 1874 le site devint un centre pour la pose de câbles transatlantiques. De cette époque coloniale portugaise, avec une forte implication des Anglais (charbon, câbles, trade) Mindelo a gardé de belles demeures aux larges balcons ornés de ferronneries, ainsi qu’une réplique de la Tour de Belem. J’ai été frappé du développement très positif de cette ville en 5 ans. Lors de notre passage avec Marines, en Novembre 2003, nous nous trouvions dans le monde sous-développé : rues défoncées, maisons délabrées, peu de magasins mal approvisionnés, beaucoup de mendiants ou de gens mal habillés, sécurité incertaine. Seule la dignité et la gentillesse de ses habitants, leurs dons pour la musique, ainsi qu’un marché très propre avait contribué à nous y sentir bien. Aujourd’hui nous voyons des rues propres et en état correct, des immeubles neufs et d’autres en construction, la plupart des façades anciennes fraîchement restaurées et colorées, une multiplication de magasins assez bien approvisionnés (les Chinois sont arrivés dont le caractère industrieux contribue à cet essor), dont des quincailleries superbes, de nombreuses voitures, un port actif où une dizaine de bateaux déchargent ou attendent au mouillage, une grande marina toute neuve, une belle promenade en bord de mer, mais surtout de nombreux écoliers bien tenus en uniforme, des gens correctement habillés, et bien entendu la multiplication de téléphones mobiles et de boutiques Internet ou cybercafés. On touche du doigt ici ce qu’Internet apporte au développement de ces pays y compris pour les plus petits commerces ou les plus modestes services (guides par exemple): connaître et se faire connaître, approvisionner, gérer des ressources, proposer des services, commercer, réserver, consulter des catalogues et bases de données dans le monde entier....J’ai pu aussi facilement qu’en France envoyer un Fax et utiliser les services de messageries rapides (DHL, petit bureau tenu par une capverdienne efficace pour expédier en France un pli urgent en moins de 48 heures). Tout cela était difficilement imaginable ici il y a seulement 5 années.
Il est vrai qu’avec l’aide active de plusieurs pays d’Europe, dont la France, et des Etats-Unis ainsi que celle d’une diaspora capverdienne émigrée aux USA ou en Europe l’éducation et l’instruction de la jeunesse très nombreuse est privilégiée intelligemment. Le Cap Vert, bien que très pauvre, doté d’un régime démocratique apparemment stable, par son niveau d’éducation et de santé apparaît comme un pays qui se développe bien, comparé à beaucoup de pays africains voisins.
Bien sûr il y a toujours des grincheux pour critiquer ce développement. Un français (bien entendu) a jeté ici l’ancre de son voilier, acheté un terrain et il construit une maison. Il critique la marina neuve, chère et qui aurait retiré du travail aux pauvres gamins qui gardaient vaguement les annexes sur la plage, le prix des terrains qui augmentent…. Ce sont les mêmes qui, il y a cinq ans, se plaignaient dans Voiles et Voiliers, que l’on se faisait racketter pour garder son Annexe quand on ne vous la volait pas…Je note que lui, comme les autres voiliers au mouillage, laissent maintenant leur annexe à la marina, quitte à payer un euro par jour, pour qu’elle soit en sécurité et que l’embarquement/débarquement soit facilité. La marina est moins chère qu’aux Canaries, elle donne du travail aux capverdiens pour sa construction, son entretien, son gardiennage, sa gestion, elle va attirer de nouveaux voiliers (en Novembre elle sera saturée par le « rallye des îles du soleil ») qui y trouveront une sécurité accrue, des services logistiques commodes (fax, WiFi, eau…), voiliers qui font tourner les cafés, restaurants et boutiques. Pourquoi faut-il toujours critiquer ceux qui prennent des risques, investissent et créent de la richesse ? Pourquoi les français ont ils un pourcentage de gens au-dessus de la moyenne internationale dans cette catégorie ? Pourquoi voudraient-ils vivre aux crochets de ce pays très pauvre en achetant des terrains pour rien, en payant des clopinettes les travailleurs locaux pour revendre ensuite cher une maison en profitant du développement qu’ils dénigrent, sous prétexte de renflouer la caisse du bord de leur voilier vagabond ?
Nous avons retrouvé avec plaisir l’Arcote, restaurant où Roland, pour y célébrer son anniversaire, nous avait reçu princièrement en 2003 au son d’un petit orchestre jouant la très jolie musique capverdienne douce (mornas) ou endiablée (coladeras) illustrée par de nombreux musiciens ou chanteurs(ses) capverdiens de réputation internationale comme Luis Morais, Bau et bien entendu Cesaria Evora. Nous sommes retournés au restaurant situé en terrasse, jouxtant la maison de la célèbre chanteuse et offrant une cuisine de qualité (superbes gambas flambées au whisky, langoustes…).
Au marché fraîchement repeint et d’une propreté impeccable, Andrea Santos, femme énergique et très commerçante, bourre avec autorité et gentillesse les paniers de ces dames de légumes et fruits locaux.
Le voilier est une école de rigueur intraitable. La première nuit à la marina un ressac faisait aller et venir Balthazar mettant à mal les amarres. Au matin nous retrouvions la garde arrière, attachée trop courte, rompue. C’était pourtant une amarre neuve squareline 8 torons tenant 7 tonnes à la rupture. Nous avions insuffisamment tendu les amarres attachées trop courtes donc sans élasticité et oublié de mettre une garde avant immobilisant bien le bateau pour éviter les coups de rappel, pourtant modérés par ce temps calme, d’un engin de 28 tonnes. En bateau toute négligence se paye vite et cash !
J’ai bien aimé César, un brave et honnête capverdien qui m’a aidé dans les formalités avec les fonctionnaires débonnaires de la police des frontières, puis de la police maritime, dans la réservation du gasoil au port commercial et dans diverses autres petites tâches. Ce Capverdien a travaillé en Martinique et en Guadeloupe puis est revenu au pays. Il complète de temps à autres l’équipage de certains voiliers à court de bras et fait donc ainsi assez régulièrement la traversée vers les Antilles. Ce matin du départ il touche une belle commission (il m’avait dit de lui donner ce que je voudrai) en recevant les Escudos capverdiens qui nous restent et ne sont pas changeables, le plein de gasoil moins important que prévu nous en ayant laissé une certaine somme. Bonne chance César !
Hier matin Jeudi vers 11 heures l’Harmattan s’essoufflait et nous fîmes appel à la risée Perkins.
L’immensité de l’océan nous invite à calibrer prudemment le débitmètre de gasoil avec l’ensemble des données que nous avons recueillies jusque là concernant la consommation de gasoil, ceci pour connaître notre autonomie réelle. Nous mesurons ainsi qu’au régime économique de 1100 trs/mn en overdrive (hélice au grand pas), dérive relevée, nous marchons à 5,9 nœuds avec une consommation limitée à 0,72 L/mille ce qui nous donne avec nos 1250 litres utiles une autonomie, dans ces conditions de mer calme et vent inférieur à 5 nœuds, voisine de 1700 milles soit de quoi aller à Salvador au moteur ! Nous n’y tenons pas mais cela nous sera probablement bien utile pour ne pas nous assoupir dans les calmes du Pot au Noir. Il est à noter une nouvelle fois la grande sensibilité de la consommation à la vitesse. L’impatient qui marcherait à 1400 trs/mn et 7,7 nœuds réduirait l’autonomie à 1050 milles la consommation au mille augmentant de 65% ! Ces pêcheurs professionnels barbares qui pour la plupart marchent à plein pot lorsque le chalut est remonté, y compris dans les ports pour emmerder le monde, s’en soucient-ils lorsqu’ils font grève et réclament des subventions supplémentaires pour une augmentation de 20% du prix du gasoil ? J’en doute.
Ce Vendredi matin vers 6h30 une légère brise de ESE 6 nœuds nous a permis de remettre à la voile, en se calant à un cap donnant 60° de vent apparent, seule allure permettant d’exploiter un vent si faible. Le grand gennaker nous tire en douceur à 4,5 voir 5noeuds ce qui est très satisfaisant. L’inconvénient est que cette allure nous met de l’Ouest dans notre Sud nous mettant sur la route directe mais au risque de se retrouver au prés serré lorsque nous sortirons du Pot au Noir et toucherons l’alizé de Sud Est. La stratégie adoptée, à la suite de l’examen des cartes météo est de faire du Sud, ce que nous faisons depuis le départ, jusqu’à toucher au-delà de la ZIC (zone intertropicale de convergence des alizés de NE de l’hémisphère Nord et des alizés de SE de l’hémisphère Sud) les alizés de Sud Est avant de mettre le cap sur Salvador, ceci devant nous donner une route plus rapide et plus confortable. Il est éprouvant en effet de remonter au près serré pendant plusieurs jours un alizé musclé de 20 nœuds donnant 27 ou 28 nœuds de vent apparent et une mer formée. Nous aurions bonne mine à lutter pour doubler le Cabo Sao Roque, pointe NE du Brésil, près de Natal, entraîné en outre vers l’Ouest par le puissant courant équatorial qui se renforce encore au niveau du cap pour devenir le courant des Guyanes (2 à 3 nœuds !). Il nous faut donc nous efforcer de franchir l’équateur autour de 28° de longitude W. Nous profiterons des risées Perkins ou des sautes de vent pour refaire du Sud sans franchir ce méridien.
Samedi matin, 1h12 (TU-1), 10°48’N 25°52’W. Nuit calme par belle lune et ciel clair, mer calme aux amples ondulations. Nous avons dû à regrets remettre au moteur hier soir après une journée complète à la voile par brises très légères. Au régime économique de 1100 t/mn le moteur ronronne doucement. Nous en profitons pour remettre un peu d’Est dans notre route au Sud et ne pas nous laisser déporté vers l’Ouest. Décidément cette traversée transatlantique que l’on imagine toujours Est/Ouest se fait, lorsqu’on rejoint l’Amérique du Sud, suivant une direction générale SSW, avec pendant plusieurs jours pour les raisons évoquées un cap plein Sud.
Les grandes ondulations de la mer lisse ont bien fait rouler cette nuit Balthazar qui marche dérive relevée (gain de 0,4 nœuds à cette allure) et voiles ferlées pour les économiser. Les fonds du réservoir de gasoil, comme les équipiers sur leur couchette, ont été bien remués. Résultat : une alarme eau dans le gasoil se déclenche, les deux ou trois litres d’eau estimés restant sous le tube plongeur se faisant mangés petit à petit à l’occasion de ces épisodes qui les répandent dans le réservoir. Mais une telle alarme n’est plus pour nous un souci et le bol transparent du filtre décanteur est vite purgé.
Ce Dimanche matin 12 Octobre par 7° de latitude Nord et 25°55’ de longitude Ouest nous avons enfin, exactement comme prévu par nos cartes météo, touché une brise d’ENE 15 nœuds qui met fin à un épisode moteur de près de 36 heures, tribut à payer pour sortir des calmes (les doldrums disent les britanniques) du Pot au Noir, de ses gros nuages et de sa chaleur étouffante. Pendant mon quart cette nuit une première bouffée était survenue qui m’avait conduit à dérouler prématurément et rapidement le génois au portant en coupant le moteur. Résultat : je me retrouvais seul dix minutes après sous une averse tropicale et le génois à contre battant dans les haubans. J’étais trempé comme une soupe le temps de rouler mais heureux de profiter de ce rafraîchissement imprévu.
Croisons les doigts : si les prévisions météo que nous rafraîchissons quotidiennement sont justes nous devrions sortir maintenant des calmes, voir cette brise d’ENE progressivement exécuter une rotation pour se transformer en un alizé de Sud Est. Nous pourrons alors mettre progressivement le cap direct à la voile sur Salvador.
Cette route au Sud plus longue mais plus rapide et plus confortable a en outre le mérite très important et non signalé de nous avoir fait bénéficié jusqu’ici d’un puissant courant favorable proche de 2 nœuds.
C’est exactement ce qu’avaient déjà compris les habiles navigateurs portugais qui ralliaient le Brésil il y a plusieurs siècles. Comme l’imposait en 1519 Magellan à ses capitaines espagnols récalcitrants et qui se méfiaient de lui, selon son narrateur « Quant à cette route Sud elle était la bonne. Sinon les vents contraires (de Sud) inéluctables nous repousseraient vers le Nord. Il faut gagner au Sud, au-delà des îles du Cap Vert avant la volte vers le Brésil. ». C’était émouvant pour moi de lire cela hier, quelques jours après avoir moi-même pris cette option au vu des cartes météo, dans le livre absolument passionnant « Avec Magellan » que le Dr Daniel Graveleau. a fait paraître en utilisant un document rédigé en latin par l’ homme d’affaires très cultivé qui représentait l’armement finançant en bonne partie cette expédition fabuleuse et qui accompagnait Magellan. Un ancêtre marin du Dr Graveleau, à l’occasion d’un voyage à Séville ( pour y préparer avec Bougainville un voyage aux îles malouines destiné à y passer les pouvoirs aux espagnols à la suite de leur cession par la France en 1766 aux Bourbons d’Espagne) avait tout à fait par hasard retrouvé dans la maison où il était reçu, les pages jaunies du manuscrit original en latin et l’avait traduit en Français. Je vous recommande la lecture de ce livre passionnant qui vous fera vivre l’essor économique formidable de cette époque, essor du commerce international et des banques à Séville, Gênes, Lisbonne,Anvers, Rouen, …., qui vous fera goûter à l’atmosphère de grandes universités de l’époque, Salamanque, Bologne, et qui vous fera rencontrer Erasme, Thomas More, Charles Quint et les prélats qui détenaient à l’époque une grande partie du pouvoir.
Lundi, l’alizé de SSE est bien au rendez-vous et nous fait infléchir notre route vers le SSW. Après un dernier épisode au moteur dans la nuit pour aller chercher toujours dans le Sud un alizé bien établi nous sommes Mardi par un temps splendide poussé par les vents recherchés, en route directe sur Salvador de Bahia. Nous sommes bien sortis du Pot au Noir franchi finalement assez rapidement grâce au moteur. Nous avons une pensée pour ces voiliers qui mettaient parfois une semaine voire deux pour en sortir, bouchonnant entre les grains, vergues et voiles battantes et mettant à profit le moindre souffle pour gagner du Sud.
00°00’ N ou S 28°49’W ce Mercredi 15 Octobre à 14H28 (TU-1) nous franchissons la ligne. Hourra ! poussé par cet équipage de bleus qui n’a jamais franchi l’équateur en bateau. Ces dames barbotent en maillots de bain sur la jupe AR. Certaines voulaient franchir la ligne à la nage mais une mer agitée conduit le capitaine à considérer cette fantaisie déraisonnable, les coups d’ascenseur de la houle sous la jupe AR pouvant se révéler dangereux.
Nous nous préparons à changer nos repères et à marcher la tête en bas : des latitudes qui croissent en faisant cap au Sud, des saisons inversées avec le début de l’été en Décembre, des vents qui tournent autour des dépressions en sens inverse de ce à quoi nous sommes habitués, notre bonne vieille étoile polaire passée sous l’horizon, des lavabos etc…..
Nous fêtons le soir le franchissement de la ligne par une soirée déguisée agrémentée de mornas et coladeiras capverdiennes et dégustons un excellent couscous préparé dans des bocaux par Elizabeth avant le départ. J’esquisse quelques pas de danse avec cette musique entraînante bien que je me ressente encore douloureusement du bon coup au thorax que je me suis bêtement donné en voulant fermer sous un grain le panneau de pont au-dessus de notre couchette double. Je n’avais rien pour me tenir debout sur la couchette et un bon coup de roulis a eu raison de mon équilibre en me catapultant sur le bord de la commode. Malgré les 19 mains courantes que j’ai fait rajouter au chantier je savais bien qu’il en manquerait une : je l’ai trouvée ! En bateau tout oubli ou négligence se paye vite et ….
Le Brésil est de plus en plus proche sur la carte électronique. Cette nuit nous sommes d’ailleurs passés à quelques dizaines de milles de son avant poste, les rochers de St Pierre et St Paul. Dans trois jours nous serons au large de Recife.
2°07’S 30°02’W Jeudi 16 Octobre. Magellan avait raison : faire du Sud, faire du Sud avant de faire la volte vers le Brésil. Il est vrai que sa stratégie était renforcée par le peu de capacité qu’avait les Caravelles à remonter le vent. J’espérais que l’alizé d’abord SSE adonnerait progressivement en passant au SE, ce qui nous permettrait de débrider les voiles et de passer du près bon plein au petit largue plus rapide et plus confortable. Il n’en est rien pour l’instant et il va falloir faire quelques degrés de plus au Sud pour que la force de Coriolis, nulle à l’équateur (les vents n’étant plus défléchis vont tout droit des hautes pressions-anticyclone de Ste Hélène- vers les basses pressions du Pot au Noir où ils se font aspirer verticalement dans les cheminées s’élevant au-dessus du chaudron de la mer très chaude, d’où les vents du Sud), reprenne vie et fasse tourner les vents vers le SE ( en hémisphère Sud, vers le NE dans l’hémispèreNord).
En attendant c’est du près bon plein donc de la gîte dans une mer formée. L’équipage grogne car les toiles anti roulis d’opérette ont été faites par un sellier, qui nous a par ailleurs fait un excellent travail, mais qui n’a manifestement jamais passé ne serait-ce qu’une seule nuit dedans. Elles sont à refaire immédiatement à Salvador car le repos réparateur et la bonne forme de l’équipage en dépendent. Garcia aurait dû simplement spécifier à son sous traitant de lire les 20 lignes du bouquin des Glénans résumant des siècles d’expérience de marins sur le sujet. Une bonne toile antiroulis doit envelopper tout le dessous du matelas, doit atteindre 50 cm au-dessus de celui-ci, être robuste et tenue droite par un tube horizontal à la quelle elle est suspendue, lui-même suspendu solidement au plafond. On doit s’y sentir à la gîte, bord du matelas relevé, bien cocooné comme dans un hamac.
Hier Vendredi l’alizé a enfin adonné et nous passions au petit largue, ces dames et à vrai dire tout l’équipage appréciant la réduction de la gîte qui l’accompagne. Nous doublions par le Sud l’archipel de Fernando de Noronha, au large de la pointe NE du Brésil, dont Christophe me rappelait que les pionniers de l’Aéropostale utilisait une mauvaise et bien courte piste pour refaire le plein de leurs réservoirs à sec, à l’époque où leurs machines brûlantes avaient l’autonomie tout juste suffisante pour franchir l’Atlantique depuis St Louis du Sénégal, près du Cap Vert , en direction de Natal, première escale voisine de cette pointe NE. Quelle épopée fabuleuse que St Exupéry nous raconte dans « Courrier Sud » !
Aujourd’hui Samedi 18/10 le CLPB (une médaille en chocolat à qui le premier nous donne la clé de cet acronyme) prend la plume et dessine le portrait de l’équipage. Lisons cela :
« (Contribution au CLPB)
Comment je vois l'équipage actuel de Balthazar.....
A tout seigneur tout honneur, le capitaine est facilement repérable à sa
faculté à s' endormir n'importe où, n'importe quand, dans n'importe quelle position. A croire qu'il travaille beaucoup plus que la moyenne à bord et de ce fait est beaucoup plus fatigué !
Son refuge préféré pour la bulle reste toutefois la table à cartes, agrémentée de son PC. On peut y passer des heures, tripoter accessoiremet le mulot, les yeux fermés, incognito. Il y rêve de vit-de-mulet baladeur, de gingembre et autre dérive branlante – mais prétend méditer sur la stratégie et la programmation des prochaines interventions...
Madame la capitaine veille à la bonne tenue du navire, à la sécurité des pingouins qui s'aventurent sur le pont sans harnais, au moral des troupes et plus généralement ramène à la raison les plus téméraires, les élucubrateurs de stratégie sous voiles, à base de m2 supplémentaires à envoyer en l'air.
Merci Anne-Marie, notre ange gardien. Je fredonne souvent dans ma tête
cette chanson de Johnny « Oh Marie » réactualisée en « Anne-Marie, si tu
savais, tout le mal .... »
Mimiche, ex reporter sans frontières, dite « La rafale », ne se contente pas de mitrailler avec son appareil photo, son franc parler fait le reste et c'est très bien. Nous envisageons de la nommer déléguée du personnel auprès du Pacha.
En outre, elle fait un malheur en cuisine ! Était-elle aux fourneaux à
Arianespace ? Son grand désespoir est de ne pas parvenir à appâter son chéri JPM à la maracuja.
Jean-Pierre (JPM) ,compagnon de « La rafale », détenteur du bidule rouge qui lui a valu le titre de capitaine d'annexe, marche aux pruneaux, chocolat, biscuits et nutella ; çà ne l'empêche pas d 'apprécier un petit coup de rouge à table, uniquement pour ne pas me laisser seul à boire ! (car Monsieur et Madame les Capitaines-Propriétaires du navire ne montrent pas le bon exemple dans ce domaine). Spécialiste en eaux (claire, douce, salée, grise ou noire) il ne rechigne pas à mettre aussi son nez dans le gazole. Certains l'appellent le plombier, mais ses lectures indiquent un niveau intellectuel supérieur à celui de l'artisan standard. Personnellement, j'ignore quelle est la valeur ajoutée par la connaissance approfondie de la « Théorie du Chaos » dans ses activités...
Il est vrai qu'il baigne aussi dans l'informatique, et là on
peut comprendre.
A perdu tout enthousiasme depuis la disparition des pannes – sans être « alarmiste », l'oisiveté le guette.
Elisabeth ? Que dire de mon épouse sans la flatter, ni la blesser, mais surtout sans m'en ramasser une ! J'en laisse donc le soin aux autres membres d'équipage ; le CLPB c'est fait pour çà.
Enfin, comment parler de soi , sauf confesser toutes ses faiblesses et non ses fautes, car j'avoue n'avoir pas pêché et encore moins fauté. Sachant qu'il n'y a pas du vin que dans les voiles, il est vrai que j'en bois tant qu'il s'en trouve en soute; je prends donc mon quart régulièrement... Je suis le seul à fumer aussi, le plus discrètement possible, en allant « faire pisser le chien » dans les filières, mais les odeurs de tabac sont volages et tenaces et il m'arrive de me faire repérer... çà pourrait finir par faire du filin !
A part boire et fumer donc, à bord, je fais poubellier , mais en cuisine,où l'on fait peu appel à mes services, je sais aussi faire cuire de l'eau.
A vous la parole pour compléter nos costards.....
Pierre.
Ah ! Elisabeth et Pierre, ce sont les mascottes du bord, des anges je vous dis!
Toujours prêts à prendre les corvées, toujours volontaires pour le quart le plus difficile, ils « bénéficient » en plus de la cabine avant, certes spacieuse, mais qui se transforme en sauna dès que pluie ou embruns obligent à fermer les panneaux; sinon gare à la douche... Bon d'accord, il y a des gens qui payent pour des bains de vapeur en thalasso ! Tout de même, c'est drôle le matin de voir un grand comme Pierre sortir avec drap et oreiller pour les mettre à sécher : comme expliquait la petite fille de Michèle dont le cousin pissait au lit, « Il a beaucoup transpiré... »
Et pourtant, ils ont un grand défaut = quand je pense qu'ils vont nous quitter bientôt, il y en a qui ne pensent qu'à eux ! ...
Moi, je n'ai jamais mis les pieds en Guyane, mais à force d'en entendre parler, c'est tout comme ! Je me suis laissé dire en particulier que les « planqués » du CNES à Kourou soignaient leur ennui chronique par les activités du CLPK ... Le CLPB tente de perpétuer la tradition !
Jean-Pierre bis, dit JP
8°36’S 34°09’W ce Dimanche 19 Octobre. L’alizé s’est essoufflé et a largement adonné. Il souffle à 7 ou 8 noeuds seulement, de l’ESE alors que la radio capte les premières sambas. Ce matin nous doublions la latitude de Recife et longeons maintenant la côte à une soixantaine de milles de distance pour bénéficier du courant favorable nous portant à destination mais aussi pour nous tenir à l’abri de mauvaises rencontres avec quelques pêcheurs brésiliens arrondissant leurs fins de mois par des actes de piraterie, ce qui arrive parfois dans ces eaux. Par ce vent faible le grand gennaker est mis à contribution et Salvador de Bahia se rapproche régulièrement.
Temps à grains et alizé traversier hier Mardi. La nuit claire avec un ciel superbe nous laisse apercevoir au loin à tribord les halos des villes de la côte dont nous nous rapprochons. Nous sommes par 12°15’S et 37°18’W ce Mercredi à 13H15 (TU-1) cap sur la pointe San Antonio qui nous fera entrer cette nuit dans la baia de Todos Os Santos. Nous préparons cet atterrissage qui se fera (comme d’hab) de nuit et repérons bien les dangers et les feux qui les protègent. Il faut avoir cela bien dans la tête pour atterrir de nuit sur une côte inconnue sans être dépaysé et en identifiant sans hésiter les phares, bouées cardinales puis bouées latérales qui nous guideront jusqu’au port, sans oublier quand même qu’aux Amériques les couleurs sont inversées (rouge tribord, vert bâbord) sinon l’étourneau monte sur les rochers !
Nous doublons la bouée cardinale à feu scintillant marquant le Nord du banc dangereux de la pointe Sao Antonio et entrons en douceur vers minuit heure locale, dans la baie de Todos Os Santos. L’eau devient lisse et Balthazar avance sous GV seule dans un silence troublé seulement par un léger clapotis qui tranche avec le bruit de la mer.
Nous doublons plusieurs cargos au mouillage et doublons le môle de la marina CENAB tous heureux d’avoir réussi cette belle traversée.
A une heure du matin, amarres tournées nous nous précipitons dans nos couchettes.
Viva Brasil !
Expédié de Salvador de Bahia le Mercredi 22 Octobre 2008-10-22
A ceux qui nous font la gentillesse de s’intéresser à notre aventure